S’il y a bien une matière qui ne m’a jamais été enseignée à l’école des avocats, c’est la façon dont un avocat est censé « vendre » ses services auprès du public.

A notre sortie d’école, au tout début de notre exercice professionnel, la question ne se pose pas trop. De manière générale, nous travaillons pour un avocat plus expérimenté qui, moyennant finances, nous demande de l’aider dans la gestion de ses dossiers. Ainsi, nous concluons, nous plaidons voire même nous recevons des clients, sans trop se poser la question de savoir ce qui a amené le dossier jusqu’à nous.

Au surplus, en tant que jeunes avocats, on nous offre la possibilité de nous inscrire sur les listes de toutes les permanences qui proposent un avocat commis d’office ou à l’aide juridictionnelle, ou encore des consultations juridiques gratuites.

De cette façon, nous avons la possibilité de glisser à ceux qui cherchent un avocat notre carte de visite, et nous comprenons rapidement que le principal moyen de faire parler de nous est le bouche-à-oreille.

Là où la nécessité de trouver un moyen efficace de faire parler nous se fait cruellement ressentir, c’est lorsqu’on décide de s’installer à son propre compte.

Ah, la liberté ! Quelle joie, quelle délivrance, quel sentiment d’accomplissement ! Mais lorsque personne ne sonne à votre porte, lorsque le téléphone reste imperturbablement muet, ça devient vite : quelle angoisse !

On réalise rapidement que distribuer sa carte aux copains, à la famille, en espérant qu’ils la distribuent à leur tour à leur entourage, est un moyen assez aléatoire pour espérer toucher rapidement et précisément le client qui aura besoin de nous.

Certains courent les mondanités, pour espérer se faire connaître d’un public plus large. J’avoue que ce n’est pas un exercice dans lequel je me sens particulièrement à l’aise. Et puis, parler divorce, pensions alimentaires ou violences conjugales autour d’une coupe de champagne, risque de plomber rapidement l’ambiance « paillettes » qui est censée présider dans ce genre d’événements.

Puis un jour, l’ordre des avocats a introduit au sein de son règlement intérieur la possibilité pour tout avocat en recherche de visibilité, de créer un site internet.

Les conditions dans lesquelles un avocat est en droit de « se faire de la publicité » est très encadré par le règlement intérieur national, dans son article 10

Je ne me qualifierai pas de complètement dépassée, ni de complètement geek, mais la plongée dans le monde merveilleux du marketing 2.0 a suscité chez moi beaucoup de perplexité, d’hilarité, ou encore de consternation.

Petit panel de mes illusions et désillusions pour devenir un avocat numérique :

  • La création d’un site internet

Il existe une multitude de prestataires qui vous offrent de créer votre site internet, et par voie de conséquences, une multitude de prix.

Là où j’ai senti que, de toute façon, je n’échapperai pas aux bonimenteurs de tout poil, c’est lorsque j’écoutais ces prestataires m’expliquer comment fonctionne un site internet : je ne comprenais pas un mot sur deux. Même après leur avoir demandé de me réexpliquer la même chose de trois façons différentes.

Il était évident qu’il fallait de vraies compétences et je ne me voyais absolument pas créer mon site moi-même, en ligne, via mon ordinateur, comme peut le proposer La Poste (la Poste qui vous propose de vous créer un site internet… Bref, c’est un autre sujet !)

Je voulais quelque chose qui soit sérieux, qui inspire confiance à l’internaute errant sur la toile à la recherche de son avocat.

J’ai donc consacré un peu, beaucoup d’argent à la création de mes sites internet (et oui, je n’en ai pas eu qu’un, je vous en parle ensuite) en me doutant parfois que je payais peut-être un peu cher le service rendu.

  • La refonte d’un site internet

Une fois que mon premier site a été créé, et que je l’ai trouvé parfait, j’ai cru que j’allais pouvoir investir mon argent dans un autre type d’équipement. Mais au bout de 3 ans, on m’a fait plus ou moins comprendre qu’un site internet, c’est un peu comme une collection de prêt à porter, il peut vite devenir vintage.

Outre le design qui serait un peu « daté » (de façon pas très subtile, on m’a fait comprendre que continuer de faire figurer sur mon site la photo de moi à l’époque de ma prestation de serment pouvait s’assimiler à de la publicité trompeuse), j’apprends que le système de gestion du contenu d’un site peut ne plus être à jour, contenir des failles de sécurité, voire ne plus exister.

Se rajoute le problème du renouvellement de votre nom de domaine ou de votre hébergement qui, s’il a été oublié (parce que vous étiez trop occupé à exercer votre principale activité d’avocat, par exemple !), entraine purement et simplement la disparition de votre site.

Et si votre site disparaît, c’est vous qui disparaissez aux yeux de vos clients.

Angoisse et panique, vous n’avez plus qu’à trouver quelqu’un de suffisamment compétent et réactif pour sauver votre identité numérique, comme https://www.demenageur-site.com/

Il faut donc se résoudre à procéder régulièrement à la mise à jour ou à la refonte de son site : ce n’est pas vraiment comme la création d’un site mais ça coûte peu ou prou la même chose.

J’en suis aujourd’hui à mon troisième et même si je suis encore loin d’être en capacité d’en créer un toute seule, de A à Z, je commence à me familiariser avec cet univers et ses subtilités.

  • Le référencement

Jusqu’à présent, ce mot m’évoquait le monde de la grande distribution.

Sur internet, le référencement est la technique qui consiste à optimiser votre visibilité sur la toile, lorsque l’internaute tape des mots clés dans un moteur de recherche.

Ainsi, si l’internaute entre sur Google « quelle est la meilleure marque de pâtes ?», Google va lui conseiller la marque Lustucru.

Il faut donc, lorsqu’il entrera la question « quel est le meilleur avocat ?», que Google lui indique mon site internet.

Même si je comprends la logique du concept, c’est à ce moment que je me suis demandée si je n’allais pas y perdre un peu de mon âme.

Je ne vends pas de pâtes, je propose des conseils, une écoute, une stratégie procédurale. Les contours du « produit » que je vends sont éminemment flous car essentiellement dépendants du contact que je noue avec le client qui me sollicite, du type du dossier, des sentiments exprimés ou non par le client.

Mais je n’ai pas eu le temps de m’appesantir sur cet état d’âme car lorsqu’on m’a expliqué les différentes techniques pour être bien référencé, là je me suis dit que ça frisait le ridicule.

Un bon référencement dépend du contenu de votre site. Comme tout avocat, j’aime les phrases bien construites, les mots précis. Et là, on m’explique que compte tenu de l’algorithme de Google, le site contenant plusieurs fois la phrase « meilleur avocat défend dossier pour meilleur résultat » sera toujours mieux référencé que mon site avec ses phrases grammaticalement irréprochables.

J’apprends également qu’il y a d’autres techniques, payantes, qui permettent d’apparaître tout en haut de la page, mais avec la mention « Annonce ». Il est évidemment hors de question pour moi que soit estampillé sur mon site un avertissement disant « attention, ceci est une publicité ». Je refuse d’être un paquet de pâtes !

  • Les avis Google

Malgré ma résistance à cette tendance qui gagne le monde des avocats de se vendre sur internet telle une voiture, voilà que j’apprends l’existence des « avis Google ».

Comme on laisse son avis sur la propreté ou l’équipement d’une chambre d’hôtel, sur le rapport qualité prix d’un restaurant, Google permet aux internautes de laisser un avis sur leurs avocats.

Par ce biais, nous avons donc des petites étoiles qui apparaissent à côté de notre nom et qui contribuent à notre visibilité.

Mais le pire, c’est qu’on m’explique qu’on ne peut pas faire supprimer cette option.

Soyons clairs, ça me fait plaisir si on me dit que mes clients me trouvent compétente, efficace ou même juste sympa et qu’ils ont envie de le crier au monde entier. Mais à nouveau, la relation entre un avocat et son client ne peut se résumer à une transaction commerciale et surtout, elle peut être affreusement subjective.

Qu’est ce qui est censé refléter le plus la réalité de mes compétences ? Ce client qui va me mettre 5 étoiles parce que je lui ai offert un café et que mes fauteuils sont confortables ou celui qui ne va m’en mettre qu’une seule car il n’est pas content d’avoir perdu, alors que je lui ai expliqué 10 fois que son argumentation ne tenait pas la route ?

Si la peur de déplaire sur internet est désormais notre seul guide, qu’advient-il de notre indépendance et de la justesse de nos conseils ?

Qui nous empêchera de nous brader parce que Google a décrété que les mots clés les plus fréquemment entrés par les internautes sont « avocat pas cher » ?

Comment je peux prendre la décision de me réduire à des mots clés ?

Un avocat se doit évidemment d’être moderne, en phase avec son temps. Le métier évolue très vite, parfois en bien et dans l’intérêt de nos clients, parfois en mal, en très, très mal.

Je persiste à penser qu’un avocat n’est pas un commerçant ni même un banal prestataire de service, malgré tous ceux qui veulent m’expliquer qu’au contraire, il doit le devenir.

En effet, en tant qu’avocat, je conserve mon indépendance.

 

Neary CLAUDE-LEMANT, Avocat au Barreau de Lille